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Citroën DS – Crédit image @Konoplytska – iStock

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Voitures de collection : c’était mieux avant (?) 

Comme l’a théorisé Roland Barthes en 1957, dans son texte mythique consacré à la Citroën DS, la voiture possède une signification bien au-delà de sa fonction.  « Cathédrale moderne », objet industriel par excellence, elle incarnerait une création collective où se mêlent prouesses techniques, esthétique et imaginaires sociaux, dans un rapport particulier au progrès, à la vitesse, à la liberté, au statut. 

La philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury apporte également un éclairage intéressant : conserver, restaurer, documenter une voiture, c’est choisir ce que l’on souhaite transmettre d’un monde révolu ou en mutation : une culture mécanique, une esthétique, une certaine relation au temps. L’auto ancienne devient ainsi un « lieu de soin » : soin d’un patrimoine, soin d’un récit citoyen, soin d’une mémoire qui ne se confond ni avec la nostalgie ni avec la spéculation. 

Cette considération du véhicule ancien comme patrimoine à part entière s’inscrit aussi dans une reconnaissance collective. En Suisse, la Swiss Historic Vehicle Federation (SHVF), œuvre à la préservation des véhicules historiques en tant que biens culturels. Elle soutient la conservation des véhicules dans leur état d’origine, la transmission des savoir-faire techniques et la défense des intérêts des propriétaires auprès des autorités et du public. En favorisant la circulation, les manifestations et les échanges autour des véhicules anciens, la SHVF contribue à faire vivre cet héritage vivant destiné à être entretenu, partagé et transmis.

1965 Ferrari 275 GTB – Crédit image @Gaschwald – iStock

Dans cette même logique de mise en valeur sensible et culturelle de l’automobile, les concours d’élégance rappellent que la voiture de collection relève aussi d’un certain art de vivre. En Suisse, le Concours d’Élégance Suisse s’inscrit dans la grande tradition des manifestations automobiles nées au début du XXᵉ siècle, où le véhicule était présenté comme une œuvre à part entière. Organisé dans des lieux d’exception, il réunit des véhicules rares, remarquablement conservés ou restaurés, appréciés autant pour leur authenticité que pour leur élégance et leur cohérence esthétique. Au-delà de la compétition, l’événement met en scène le plaisir de la rencontre, de la contemplation et du partage : un moment où la voiture ancienne dialogue avec l’histoire et le goût du beau, incarnant une certaine idée du temps long et de la convivialité. 

Est-ce pour cela que le marché des voitures de collection connaît une dynamique soutenue ? En 2026, il pèse près de 40 milliards d’euros au niveau mondial et attire une nouvelle génération d’amateurs, notamment autour des youngtimers et des icônes des années 1980 et 1990. Les listes établies par les experts de Hagerty — référence en matière d’évaluation — témoignent de cet engouement : Ferrari F430, Porsche 911 type 996, Toyota Supra A80 ou Volkswagen Golf GTI Mk II conjuguent aujourd’hui plaisir, accessibilité relative et potentiel patrimonial. 

Jaguar Type E – Crédit image @Sue Thatcher – iStock

Mais réduire la collection automobile à une logique de rendement serait passer à côté de l’essentiel. Cynthia Fleury distingue deux rapports au patrimoine : celui du repli, marqué par la peur de la perte, où la valeur devient obsession ; et celui de la dignité, où l’objet est appelé à circuler, à être partagé, raconté, transmis. Le collectionneur qui restaure, expose, participe à des événements, inscrit son geste dans une éthique du soin. Il ne thésaurise pas : il fait vivre.